Ces morts qui nous nomment

Mis en avant

61WvyDGTR7L._SX360_BO1,204,203,200_C’est sous la forme de cadavres que les Palestiniens ont fait irruption dans ma vie.

Non que les cadavres aient jamais été bien loin. Ils étaient à la table de famille, silencieux et bienveillants pour ce que j’en ressentais. Ils avaient de beaux prénoms, Ida, Fortunée, Yaacov, mais la plupart du temps, ils étaient ceux « qui n’étaient pas revenus ». Enfant, j’avais fini par les imaginer, charriés par centaines au bulldozer dans les fosses d’Auschwitz. J’avais vu ces images à la télévision et je les avais tenues au chaud dans mon ventre. Ces morts m’avaient nommés juif[1]. Je ne savais que faire d’une telle identité d’autant plus mystérieuse pour moi que ma mère me disait fréquemment « tu sais, je suis fière d’être juive ». J’étais perplexe et je le suis encore. Ma mère aurait pourtant eu de nombreux motifs d’être fière d’elle-même. Lire la suite

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De l’autre côté, n° 3, mars 2007, Éditorial

Capture d’écran 2016-03-27 à 14.00.39Comme toute idéologie, le sionisme, cette idée d’émancipation nationale juive, doit être jugé à sa destinée. Née au cœur du siècle des Nations, sa légitimité historique s’éprouve en partie dans sa postérité. De son histoire, que dire sinon qu’elle est sans doute la dernière des utopies réalisées. Mais ainsi que l’écrivait T.E. Lawrence, « Tous les hommes rêvent, mais pas également. Ceux qui rêvent la nuit dans les replis poussiéreux de leurs pensées s’éveillent le jour et rêvent que c’était vanité ; mais les rêveurs de jour sont des hommes dangereux, car ils peuvent agir leur rêve avec les yeux ouverts, pour le rendre possible »[1].  Il n’y a pas très loin du rêve des uns au cauchemar des autres, mais cela n’empêche pas un rêve d’avoir été rêvé. Lire la suite

Comme un spectre bienveillant, Libération, 19 février 2014

Par Frank ESKENAZI, (ancien journaliste à «Libération») et Jean Stern, (ancien journaliste à «Libération»)

Esprit es-tu là ? Nous pourrions commencer comme ça : cela fait un bon moment déjà que nous ne lisons plus vraiment Libé. Ou plutôt comme ça : cela fait un bon moment déjà que nous ne lisons plus vraiment Libération. Oui, voilà, c’est plus juste. Ce n’est pas la peine de remonter aux calendes non plus, et de regretter les papiers de Jean Hatzfeld, Philippe Garnier, Serge Daney, Michel Cressole – la liste est trop longue, ils sont partis et, pour certains, vraiment partis.

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De l’autre côté n° 1, printemps 2006, Éditorial

Capture d’écran 2016-03-09 à 10.48.41Combien de frontières et de murs devons-nous traverser pour passer de l’autre côté ? Les murs ne sont rien, pas plus que les frontières. On les abat à coups de pioche ou en faisant un pas en avant. Mais passer de l’autre côté de soi-même ? Il faut faire le tour, dessiner un cercle, une révolution. C’est un long voyage. On en revient chargé de la présence de l’autre. Lire la suite

« Ka-Tzetnik, quel est votre nom ? », L’autre journal, n°2, juin 1990

CVT_LAutre-Journal--n-2-juin-1990_6927Tout interné dans le camp était désigné comme Ka-Tzetnik N°…, ce numéro étant lui-même marqué dans la chair du bras gauche. A Auschwitz, Yéchiel de Nur était Ka-Tzetnik 135 633. « Comme une fumée volage, la leçon d’Auschwitz disparaîtra si l’homme n’en tire aucune leçon. Et si Auschwitz est oublié, nous n’aurons pas mérité de continuer à vivre. » (House of love). On sait peu de choses sur Ka-Tzetnik 135 633. On sait, on devrait savoir, qu’il est un grand écrivain. Qu’il vécut deux ans à Auschwitz et survécut. On sait aussi qu’il n’est plus jamais apparu en public depuis 1968, date du procès Eichmann, auquel il est venu déposer à la barre des témoins. Lire la suite

Kippa or not kippa ?

Cette affaire marseillaise puis nationale sur le port de la kippa m’angoisse beaucoup. Cette angoisse tient, je crois, à la catégorie dans laquelle elle est en train de s’enferrer. Comme le voile à son époque pour les jeunes filles musulmanes, la kippa est en train de devenir un marqueur qui deviendra aussi embarrassant que le sparadrap du capitaine Haddock. Déjà, nous n’arrivons plus à faire entendre que ce qui est nommé « communauté » n’existe pas. Ni pour les juifs, ni pour les musulmans. Il ne s’agit que d’un mot-bloc pour donner un contour à ce qui est par nature multiple et défie toute tentative de résumé. Lire la suite

La mort programmée du documentaire

Depuis quelques années, le documentaire connaît un succès inédit en France. La réussite de certains films en salles, ou sous forme de DVD, atteint des niveaux méconnus. Une bonne dizaine de chaînes câblées sont consacrées au documentaire, tandis que sa production se maintient à des niveaux raisonnables sur les chaînes du service public. Quelques films, jugés performants, accèdent même, depuis quelques années, au soleil du prime time. Le grand public n’a jamais connu une telle possibilité de rencontrer le documentaire et il n’est pas une conférence de presse des responsables de l’audiovisuel public sans que ne soient vantés ses mérites et son apport en terme de diversité pour les grilles de programmes.

Que de monde autour du tombeau ! Lire la suite